Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Affichette publicitaire rappelant l’importance de la clientèle féminine dans des Caisses d’Epargne au fil de leur histoire. Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Ce que je trouve particulièrement intéressant dans les archives bancaires ? C’est la diversité insoupçonnée des informations que l’on peut y trouver. Au départ, je pensais seulement retracer quelques parcours de femmes employées, dont les dossiers de carrières avaient été conservés. J’étais poussée par une immense curiosité, et certainement aussi par un pressentiment : celui d’ouvrir les portes d’une grande épopée, celle de l’histoire des droits des femmes.

Je commence maintenant à me faire une bonne idée de la situation des femmes employées dans les établissements bancaires depuis la fin de XIXe siècle, et du rôle qu’elles ont joué pour faire évoluer les mœurs et les lois. Les successions de victoires et de revirements n’ont jamais altéré leur motivation dans le combat pour l’égalité des droits. C’est inspirant !

Mais si je suis si heureuse d’avoir spécifiquement pu accéder à des archives bancaires, c’est que de nombreux documents permettent aussi de parler du rôle des femmes dans la gestion de l’argent. Parce que l’argent, c’est une des clés de l’indépendance ! J’ai d’ailleurs commencé à parler de l’accès aux comptes dans un podcast réalisé pour mettre en avant des documents qui m’ont particulièrement touchée. Alors aujourd’hui, nous passons de l’autre côté du guichet pour parler de la femme cliente.

Source : Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

La Caisse d’Epargne comprend depuis sa naissance en 1818 une part importante de clientèle féminine. Il n’était donc pas rare, comme sur ce cliché du début du XXe siècle, de voir des femmes y venir ouvrir des livrets . Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Une petite histoire de l’épargne

Si j’ai commencé à évoquer partiellement dans ce blog la question de l’accès aux comptes, il faut retenir que les femmes françaises n’ont le droit d’ouvrir un compte en banque en leur nom propre, gérer leurs biens et exercer un emploi sans l’autorisation de leur mari que depuis 1965. Les femmes célibataires ou veuves, quant à elles, disposaient de leurs comptes au même titre que les clients masculins… l’incidence du mariage était donc déterminante dans le statut des femmes !

Source : Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Source : Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Une question me taraude alors : comment les femmes mariées faisaient-elles AVANT, ne serait-ce que pour assurer la bonne gestion du foyer ?

Faute de machine à remonter le temps, j’ai trouvé un petit ouvrage remarquable qui m’a permis de mieux comprendre l’histoire de l’épargne en France : Les métamorphoses de l’épargne, de Laure de Llamby (Ed. Découvertes Gallimard).

Il faut savoir que l’ouverture d’un Livret A est accessible, depuis sa création en 1818, sans condition d’âge ni de sexe… mais les femmes étant encore considérées comme « incapables majeures », il leur fallait l’autorisation de leur mari pour toute démarche, notamment pour effectuer des retraits. En dérogation au Code civil napoléonien de 1804, la loi du 9 avril 1881 est votée pour permettre aux femmes de gérer leur épargne de manière autonome. Avec la loi du 20 juillet 1895, qui complètera cette disposition, c’est la notion de « femme non assistée » de son mari qui fait son apparition.

Livret de femme non assistée. Source : Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Livret de femme mariée dite « non assistée de son mari », mention apposée sur son livret qui lui permet d’utiliser son compte seule, sans l’aval de son époux, en vertu des lois de 1881 et 1895 sur les Caisses d’Epargne. Archives historiques de la Caisse d’Epargne d’Auvergne et du Limousin.

Source : Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Autorisation maritale donnée à son épouse déclarée «non assistée de son mari » en application de l’article 16 de la loi de 1895 qui spécifie que même si le mari refuse de donner libre disposition de son livret à son épouse, celle-ci peut faire appel de cette interdiction maritale pour faire valoir pleinement ses droits. Archives historiques de la Caisse d’Epargne Loire Centre.

Dès lors, fini les bas de laine, les femmes ne gèrent plus seulement les dépenses du foyer, mais aussi leur épargne, en prévoyance des jours futurs. Tout comme les Caisses d’Epargne, les banques commerciales, elles aussi, voient très tôt l’intérêt d’ouvrir des comptes bancaires aux femmes… pourtant, des résistances sont encore très fortes, on parle de « danger » et d’ « immoralité » à permettre aux femmes mariées d’ouvrir un compte de dépôt. Les banques doivent donc se résoudre à respecter la loi : l’ouverture de tels comptes à des femmes mariées reste illégale, à quelques exceptions près (femmes mariées commerçantes, femmes mariées séparées de biens, femmes possédant des biens paraphernaux). J’ai trouvé de nombreux échanges internes à ces établissements privés, notamment ces notes datant de 1874 :

« Illégalité, immoralité et danger continuel » : rien que ça ! La position du siège central du Crédit Lyonnais sur les possibilités d’ouverture de comptes de dépôts aux femmes mariées est on ne peut plus claire …

Capter cette nouvelle clientèle féminine a donc été un long chemin pour les établissements bancaires. Il leur a aussi fallu par la suite séduire et habituer les femmes à de nouvelles pratiques : bien que cela soit pour des raisons commerciales, on peut dire que les banques ont contribué avant l’heure à l’éducation financière des femmes, vecteur d’autonomie et d’émancipation.

De l’accès aux comptes à l’émancipation financière

Une autre date a retenu mon attention sur les divers documents d’archives trouvés au sujet de l’émancipation financière des femmes : le 13 juillet 1907. Dans la continuité des droits accordés au compte-goutte aux femmes mariées, une nouvelle loi les autorise disposer librement de leur salaire, et garder l’usufruit des biens des enfants mineurs. C’est un grand pas en avant !

Proposition de loi relative au libre salaire de la femme mariée, présentée le 26 juin 1906 par M. GOURJU, sénateur. MEF-MACP, Service des archives économiques et financières.

Proposition de loi relative au libre salaire de la femme mariée, présentée le 26 juin 1906 par M. GOURJU, sénateur. MEF-MACP, Service des archives économiques et financières.

Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Acte passé devant notaire par une femme mariée demandant de bénéficier librement de son salaire, comme le lui permet la loi du 13 juillet 1907. Archives historiques de la Caisse d’Epargne Rhône Alpes.

J’ai déjà pas mal parlé dans ce blog du contexte très particulier de la Grande Guerre qui a conduit nombre de femmes à entrer sur le marché du travail et à gérer le quotidien en l’absence des hommes partis au front. Je suis tombée sur ce document qui date de 1914… Monsieur C., qui a très probablement été mobilisé, donne par cette procuration tout pouvoir d’action à son épouse sur la gestion de son compte bancaire. “Comme je pourrais le faire moi-même”, est-il écrit. L’objectif n’est bien sûr pas l’émancipation des femmes, mais de répondre à la nécessité de “favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France”. Dans des temps qui s’annoncent difficiles et où l’effort de guerre est de mise, ce nouveau pouvoir pouvant être accordé aux femmes dans la gestion des comptes bancaires est une petite révolution des mœurs.  

Pouvoir d’un mari en faveur de sa femme pour la gestion de son compte en banque en 1914. Le mari précise en mentions marginales « le présent pouvoir n’aura d’effet que pour l’emprunt du 27 avril 1914, après quoi je déclare rester exclusivement en possession de mes droits ». Ce type de procuration devient fréquent lorsque les hommes sont mobilisés sur le front durant la première guerre mondiale. Société Générale, Archives historiques.

Pouvoir d’un mari en faveur de sa femme pour la gestion de son compte en banque en 1914. Le mari précise en mentions marginales « le présent pouvoir n’aura d’effet que pour l’emprunt du 27 avril 1914, après quoi je déclare rester exclusivement en possession de mes droits ». Ce type de procuration devient fréquent lorsque les hommes sont mobilisés sur le front durant la première guerre mondiale. Société Générale, Archives historiques.

Toujours en réaction au Code civil hérité de Napoléon, la loi du 18 février 1938 abrogera l’incapacité civile des femmes mariées et le devoir d’obéissance à leur mari. Ouf!, pourrait-on dire… mais celles-ci resteront toutefois assujetties à la tutelle maritale car il leur faudra toujours être autorisées, assistées ou représentées par leur mari dans la gestion de leurs biens. 

Fédération nationale des Caisses d’Épargne, archives historiques.

Affichette de 1954 rappelant que le livret d’épargne est accessible à tous, aux hommes, mais aussi aux femmes « non assistées de leur mari » et aux enfants mineurs. Fédération nationale des Caisses d’Epargne, Archives historiques.

Cliente consultant des documents extraits de son coffre-fort. BNP Paribas, Archives historiques.

Cliente consultant des documents extraits de son coffre-fort. BNP Paribas, Archives historiques.

Tiens… j’ai une impression de déjà vu en regardant de plus près ce document ! Il est question des “pouvoirs donnés aux femmes d’agriculteurs mobilisés” à partir de 1939. La guerre, encore elle, oblige les établissements bancaires à prendre des dispositions pour faciliter la poursuite des exploitations agricoles par leurs familles.

Procès-verbal de séance de la Commission plénière du Crédit agricole du 28 décembre 1939, résolution concernant les pouvoirs donnés aux femmes d'agriculteurs mobilisés. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Procès-verbal de séance de la Commission plénière du Crédit agricole du 28 décembre 1939, résolution concernant les pouvoirs donnés aux femmes d’agriculteurs mobilisés. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Dans les années 1950, les banques lancent de grandes campagnes de publicité, les premières de cette ampleur, pour équiper les ménages français de comptes bancaires et de carnets de chèques. Ce sont les débuts de ce que l’on appellera la « bancarisation » ; les femmes ne sont pas oubliées et font l’objet de brochures ou affiches dédiées.

Brochure « la femme moderne et les questions d’argent », éditée par la BNCI en 1957. BNP Paribas, Archives historiques.

Affiche de 1959 : "Voici Martine, Françoise, Simone, vous vous reconnaîtrez certainement dans l'une de ces trois jeunes femmes, trois clientes, parmi tant d'autres, du Crédit Lyonnais. Que vous déposiez 10 000 francs ou 10 millions au Crédit Lyonnais, même accueil, même service, même discrétion". / Publi-Service. , 1959. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Affiche de 1959 : « Voici Martine, Françoise, Simone, vous vous reconnaîtrez certainement dans l’une de ces trois jeunes femmes, trois clientes, parmi tant d’autres, du Crédit Lyonnais. Que vous déposiez 10 000 francs ou 10 millions au Crédit Lyonnais, même accueil, même service, même discrétion ». / Publi-Service. , 1959. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Pour continuer dans le nécessaire inventaire des réformes successives des régimes matrimoniaux, la loi du 13 juillet 1965 sera déterminante pour l’émancipation financière des femmes. J’ai trouvé pas mal d’archives montrant comment les établissements bancaires se sont emparés du sujet pour promouvoir leurs services auprès de cette clientèle en devenir. Je vous laisse apprécier les pages de ce livret promotionnel, édité à l’attention des femmes en 1967 :


Livret publicitaire de la Société Générale à destination des femmes, leur présentant les différents services bancaires auxquels elles peuvent souscrire, 1967. Société Générale, Archives historiques.

Alors oui, l’accès aux comptes se justifie encore par la nécessité pour les femmes de bien gérer leur ménage ! Je trouve ce fascicule remarquable. Avec beaucoup de pédagogie, il met en regard les dernières avancées sociales liées aux droits des femmes et les services bancaires dont elles peuvent désormais avoir librement l’usage. Il est si simple de remplir un chèque, d’ouvrir un compte ou de souscrire à un emprunt ! Madame, vous êtes toujours une ménagère, mais une ménagère MODERNE !

« Elle a 40 ans, une vie sociale brillante. Elle vient retirer sa bague du compartiment de coffre-fort » nous dit cette brochure de la BNP de 1968. Contraste entre la féminité et l’acier, la tradition et la modernité. BNP Paribas, Archives historiques.

« Elle a 40 ans, une vie sociale brillante. Elle vient retirer sa bague du compartiment de coffre-fort » nous dit cette brochure de la BNP de 1968. Contraste entre la féminité et l’acier, la tradition et la modernité. BNP Paribas, Archives historiques.

En 1971, même publicité dans « Elle », pour la Société générale. Société Générale, Archives historiques.

En 1971, même publicité dans « Elle », pour la Société générale. Société Générale, Archives historiques.

Responsabilité et « bon sens » féminin

Cette manière un peu éculée de faire de la pédagogie à la gestion financière auprès des femmes dans les années 1950 et 1960 a cependant évolué et s’est adaptée aux mouvements d’émancipation qui s’intensifient à partir des années 1970. Même si l’on s’adresse encore au « bon sens féminin » dans les années 1980, on sent moins de naïveté, plus de réalisme dans ces quelques exemples de publicités :

Affiche de 1971. Crédit Agricole SA, Archives historiques.

Affiche de 1971. Crédit Agricole SA, Archives historiques.

En 1978, sur le thème « C’est moi qui compte », la BNP lance une nouvelle campagne de publicité à destination des femmes. BNP Paribas, Archives historiques.

En 1978, sur le thème « C’est moi qui compte », la BNP lance une nouvelle campagne de publicité à destination des femmes. BNP Paribas, Archives historiques.

Affiche, vers 1985. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Affiche, vers 1985. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Prospectus des années 1990. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Prospectus des années 1990. Crédit Agricole S.A., Archives historiques.

Dans un billet précédent, je parlais de la représentation des femmes dans les publicités des banques dans les années 1970-1980 : voilà donc le chemin parcouru jusque là. On ne peut pas dire qu’aujourd’hui la « ménagère » ou la « femme-objet » ait disparu des messages publicitaires (loin de là, malheureusement !), mais de nouvelles images apparaissent et semblent tenir compte d’une nouvelle affirmation des femmes dans l’espace socio-économique. Et d’un rapport plus égalitaire aux hommes. Souhaitons que cette tendance se confirme !

Cette dernière « récolte » d’archives illustre bien la manière dont les établissements bancaires ont accompagné l’émancipation financière des femmes, que ce soit en facilitant leur accès aux comptes ou en contribuant, à leur manière, à une nouvelle pédagogie de l’argent. D’ailleurs, cette histoire de « pédagogie de l’argent » m’interpelle… je vais essayer de creuser un peu le sujet pour un prochain article !  

A force d’avoir le nez dans toutes ces archives passionnantes qui m’aident à retracer l’incroyable chronologie de l’accès aux comptes des femmes, il me faut faire un petit effort pour revenir au présent. Tout va bien, je suis libre de gérer mes comptes en toute autonomie, et j’espère que les banques vont continuer d’accompagner les mouvements sociaux en faveur des femmes, parce que je ne suis certainement pas prête à revenir en arrière !

 

En savoir plus

Bibliographie :

Les Métamorphoses de l’épargne, Laure de Llamby, Collection Découvertes Gallimard (n° 448), 2004.

Histoire de l’épargne :

Evolution du régime matrimonial et loi de 1965 :

Femmes et banques aujourd’hui :