Suite à ma visite aux archives historiques de la banque où travaille mon ami Antoine, j’ai pas mal échangé avec mon entourage sur ce que j’y ai découvert. Ma mère, à qui j’ai fait part de ma surprise quant à la place réservée aux femmes dans la vie professionnelle au début du XXe siècle, s’est exclamée : « Tu as l’impression que cela appartient à un autre temps, une époque en noir et blanc, mais quand j’ai commencé à enseigner, dans les années 70, il fallait voir comment on considérait les femmes ! A quelques années près, il m’aurait fallu aussi l’autorisation de mon mari pour exercer… et je ne te parle pas des écarts de salaires. Il était encore très mal vu de ne pas se consacrer pleinement à son foyer à l’arrivée du premier enfant ».

Ce petit rappel m’a remis les pendules à l’heure : tout ça, c’était hier. Et la conquête des droits des femmes ne s’est pas faite en un jour

Ma mère est professeure de Sciences économiques et sociales, aujourd’hui à la retraite. Je me souviens quand elle organisait des voyages pédagogiques pour ses élèves, elle avait toujours à cœur de leur montrer un maximum de lieux historiques importants. Si elle était née vingt ans plus tôt, j’ai l’impression qu’elle aurait pu écrire cette lettre, issue d’un corpus de nouveaux documents transmis par Antoine :


Source : MEF-MACP, service des Archives économiques et financières

Madame L. a quelques raisons d’être mécontente ! Professeure de commerce en activité, la voilà privée – en raison de son sexe – d’assister à une séance qui lui aurait permis d’illustrer d’exemples concrets un cours sur les bourses de valeurs. Le moins que l’on puisse dire est que sa colère est palpable…

Pour tenter de mieux comprendre d’où venait cette interdiction d’accès à la Bourse, j’ai cherché des informations dans divers documents et fouillé sur Internet. En croisant les sources, il s’avère que le règlement interdisant l’accès des femmes à la Bourse de Paris, toujours en vigueur en cette année 1960, était en effet en totale contradiction avec la conquête des droits civils et politiques, accordant dès 1946 aux femmes un statut égal à celui des hommes.

Madame L. s’exprime merveilleusement bien à ce sujet et avec un délicieux sens de la formule :

« […] J’avais toujours cru qu’en France la femme était l’égale de l’homme et que, ayant les mêmes devoirs, elle avait les mêmes droits. Je constate qu’il n’en est pas ainsi dans le « Temple de l’Argent  » et je ne m’en explique pas la raison. »

Dès l’ouverture de la Bourse de Paris en 1724, la présence des femmes est proscrite pendant les séances. Cette interdiction est confirmée par ordonnance le 20 juillet 1801, puis par un décret en 1816. A l’aube des années 1960, les femmes ne peuvent toujours entrer au palais Brongniard que pour des visites guidées organisées par le Syndic de la Compagnie des Agents de change.
Une exception à cette exclusion des femmes a été la « coulisse » ou bourse officieuse, qui se tenait sur les marches de la Bourse, les grands boulevards, des salles de cafés ou dans le hall de certains établissements bancaires sous le nom de « petite bourse du soir », dans les années 1880. C’était le lieu où pouvaient se réunir des opérateurs et boursicoteurs : des courtiers officieux, les coulissiers, qu’on qualifia ensuite de courtiers en valeurs mobilières, négociaient des titres et contribuaient à animer le marché financier. Quoique peu nombreuses, les femmes étaient admises dans ces assemblées informelles

« petite bourse du soir 1882 » (la petite bourse est la « coulisses », en marge des activités qui ont lieu dans la « Corbeille »); Illustration issue de l’ouvrage publié à l’occasion des 125 ans du Crédit Lyonnais.

« Petite bourse du soir en 1882 » (la petite bourse est la « coulisse », en marge des activités qui ont lieu dans la « Corbeille »). Illustration issue de l’ouvrage publié à l’occasion des 125 ans du Crédit Lyonnais.

En creusant un peu plus, on trouve toutefois que quelques exceptions ont été consenties au profit de journalistes et d’employées de banque, qui ont obtenu une autorisation ponctuelle. Raymonde Charton, fondée de pouvoir d’une banque, fut la première à obtenir dès 1952, le droit permanent de passer des ordres DANS la Bourse. Son témoignage est à ce titre tout à fait remarquable :

«  Si j’ai sollicité une permission, c’est uniquement afin de pouvoir travailler de façon plus utile. En 1924, je découvrais la Bourse et je devais me tenir sur les marches, dans la coulisse, mais non sur le théâtre où se pratiquent le jeu des achats et des ventes. En ce temps-là puisque l’entrée m’en était refusée en raison du fameux décret de 1816, je transmettais mes ordres à des commis qui, eux, avaient le droit de pénétrer dans l’enceinte réservée.  […] Le 4 juillet, ma carte officielle à la main, il m’a donc été donnée d’agir comme mes amis hommes ».


Source : MEF-MACP, service des Archives économiques et financières

 

J’ai trouvé de nombreux documents –  principalement des lettres de plainte et des courriers officiels –  dénonçant ou justifiant l’interdiction de l’accès aux femmes dans l’enceinte de la Bourse. Les arguments avancés en faveur du maintien de cet ostracisme sont souvent bien flous et invoquent des « considérations d’ordre pratique » relatives au maintien de l’ordre et aux bonnes mœurs.

MEF-MACP, service des Archives économiques et financières

« La petite bourse du soir devant le Crédit Lyonnais ». Illustration issue de l’ouvrage publié à l’occasion des 125 ans du Crédit Lyonnais.

Le 10 janvier 1951, le commissaire de police principal de la bourse des valeurs, qui reconnait qu’aucun motif légal ne peut empêcher les femmes d’accéder à l’établissement, fait tout de même part de ses inquiétudes au préfet de police en ces termes :  

« Le très grand nombre d’opérations, d’intermédiaires, d’assistants entraine un mouvement intense, des bousculades et il est certain que, malgré la correction habituelle des opérateurs, la présence des femmes n’est pas souhaitable ».


Source : MEF-MACP, service des Archives économiques et financières

 

Pour finir sur ce sujet, je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous ce courrier daté du 21 janvier 1966 rédigé par madame Chevalley, alors présidente du Conseil national des femmes françaises. Elle demande de manière extrêmement claire et directe au Syndic des agents de change, l’ouverture de la Bourse aux femmes :

« […] alors que les plus hautes carrières administratives sont ouvertes aux femmes et que plusieurs d’entre elles occupent des postes importants dans les organismes bancaires, l’interdiction d’accès à la Bourse est un regrettable anachronisme ».


Source : MEF-MACP, service des Archives économiques et financières

 

Après des années d’une bataille tant juridique que morale, le préfet de police modifie en 1967 le règlement intérieur : les femmes peuvent désormais librement accéder à la Bourse de Paris. 1967… c’est seulement treize ans avant ma naissance ! Ma mère avait bien raison de me rappeler que de nombreux “faits historiques” sont plus proches de nous que ce que l’on croit.

L’histoire ne dit pas, en revanche, si Madame L. s’est finalement rendue à la Bourse… j’aime croire qu’elle y a même amené ses élèves lors d’un voyage scolaire, comme ma mère l’aurait fait plusieurs années après !